
Le 21 juin, toute l’équipe pédagogique de l’école primaire Télégraphe à Paris était en grève pour manifester contre l’OQTF (1) reçue par Jame et sa maman.
Leur «cas» passait en dernier recours au tribunal administratif à 14 heures ce jour-là. Avec de nombreux parents de l’école et des représentants du RESF (2), nous avions souhaité
accompagner le petit garçon et sa mère. Pour les aider, leur signifier que nous étions à leurs côtés dans cette épreuve qui allait déterminer la suite de leur vie. Nos propres enfants étaient
avec nous. Parce que nous les élevons autant que possible dans la conscience des autres. Parce que nous les rêvons solidaires et impliqués. Parce que Jame est leur copain de classe, plus
simplement.
L’accueil au tribunal a été froid et méprisant : «Ce n’est pas une cour de récréation ici.» Nous trouvions utile, pourtant, pour la France de demain, que nos
enfants, en plus d’être solidaires et impliqués, assistent au déroulement d’une procédure juridique, s’instruisent, fassent leurs armes de citoyens. Mais la justice, dans ces cas-là, c’est «pas
devant les enfants». Du vite fait avec le moins de témoins possible, et surtout pas des petits qui poseraient des questions, feraient du bruit.


Quant à nous, les parents qu’on regardait de haut, nous étions forcément de cette France qui se lève tard. Là par défaut, par ennui, pour chercher les
embrouilles ? Vingt d’entre nous, après palabres, ont finalement été comptés un par un et admis à se faufiler, entre les grilles et les gardiens, jusque dans la salle d’audience. Les autres, dont
j’étais, sont restés dehors. Mini-foule angoissée traversée de temps à autre par un magistrat horripilé, écartée sans douceur et à grands renforts de soupirs hautains, dégoûtés du désordre. Et
puisque nous étions un rassemblement (une vingtaine de parents, dix enfants) deux membres des RG ont été dépêchés, qui passaient d’une jambe sur l’autre, en face de nous, l’air assez penaud.
Après une heure de ce traitement, à tenter de voir ce qui se nouait de l’autre côté des grilles, le verdict est tombé : pas de verdict encore. Jame et sa maman devront attendre jusqu’au
5 juillet pour savoir s’il leur faut quitter le territoire français où Jame est né, où est toute leur vie, pour la Thaïlande, où ne les attend rien ni personne. Le 5 juillet. Quand
l’école - et ses réserves de bonnes volontés - sera fermée ou presque. C’est seulement alors que le «cas» de Jame sera définitivement réglé. Mais voilà : Jame n’est pas un cas. Jame est un
petit garçon. Jame est en CE1. Jame a des copains.


Et Jame, en sortant du tribunal, s’est enfui. Oh ! Pas longtemps, et soi-disant parce qu’il avait faim - c’est ce qu’il a dit quand on l’a rattrapé. Alors que
ça n’explique en rien pourquoi il est parti en courant, comme ça, rue de Rivoli, au milieu des voitures et des gens. Comme s’il voulait devancer la disparition. Sortir maintenant de nos vies
plutôt que dans quelques semaines. Moi, je crois que Jame a craqué. C’était trop lourd pour lui, si petit - vous l’auriez vu -, cette tension, et aussi ces gens venus les soutenir, lui et sa
maman. Quel enfant aime être ainsi au centre d’une attention empoisonnée par la nécessité, par l’urgence, par un soupçon de pitié peut-être ? Il s’est enfui, et puis on l’a repris et il s’est
fermé, durablement sans doute, ce tout petit garçon qui ne demande qu’à grandir ici sans fracas, sans qu’on en fasse un tel ramdam.


Bien sûr, j’ai pensé à ma mère, enfant juive et étrangère sous l’Occupation, qui s’était si souvent enfuie, elle aussi, qui avait si souvent couru. Juste pour
se défaire de la tension sur elle, telle une glu, de la peur adulte omniprésente. J’ai pensé à ma mère et à tous ceux qui ont vécu parce que d’autres se sont intéressés à leur «cas», parce que
d’autres les ont accueillis, cachés ; des instituteurs, notamment, qui leur ont donné la chance d’apprendre et, grâce à cela, de trouver leur place ici, dans ce si beau pays.

(juin07)

(juin07)
J’ai pensé à tous ces gens qui existent aujourd’hui parce que leurs voisins, leurs amis, de parfaits inconnus parfois, ont, un jour, accepté de les voir. Alors j’ai
regardé les parents autour de moi et j’ai songé que sans cela, les yeux ouverts, ce courage ordinaire, ces petites actions, la plupart d’entre nous, dans notre cher XXe arrondissement si mélangé,
ne serions pas là pour dire que décidément, non, on ne peut pas, au nom d’une quelconque loi, renvoyer comme ça, dans un pays qui n’est pas ou n’est plus «chez eux», en tout cas bien moins
qu’ici, un enfant et sa maman, et puis s’en laver les mains.
(1) Obligation à quitter le territoire français.
par tRioL
publié dans :
Les Inhumains








