(se05)
EPISODE 1
Il souleva la trappe. Arrivé sur le toit, il fut aussitôt enveloppé par la chaleur de la nuit. Progressant au ralenti sur le plan incliné, il découvrit, le coeur battant, la ville qu'il avait choisie. Enfin. Il y était enfin arrivé. Les tours de lumière jetaient leurs éclats contre la voûte céleste comme autant de feux d'artifices rebondissant en pluies au-dessus des ponts aériens encolimaçés de parts et d'autres des architectures en miroirs de la cité. Tout était exactement comme il l'avait rêvé. À présent, il lui fallait s'habituer au clignotement incessant des néons et, le temps de sortir de sa torpeur, quelques minutes tout au plus, il pourrait commencer à gratter les croûtes qui constellaient son visage et son dos. Il était loin de la Centrale à présent, assez loin pour commencer son travail. La ville était presque muette à cette heure. Comme à chaque fois qu'il voulait savourer un moment, il alluma une clope. Il jeta un coup d'oeil à ses semelles de chaussures. Elles étaient pleines de goudron. La chaleur intense qui s'était abattue sur le pays faisait fondre le revêtement des trottoirs. La Tentaculaire Lumineuse. Tel était le nom que le monde avait donné à cette ville, et comme elle le portait bien. Il suffisait de se retourner et de faire quelques pas et l'on se retrouvait alors, d'un toit sur un sol ou encore, d'une rue perchée sur un pont zigzaguant entre tours et gratte-ciels, à quelques mètres à peine des premières marches d'un escalier souterrain. La Tentaculaire avait cela de particulier que les lois naturelles des notions de l'espace étaient défiées, eischeriennes, altérées au point qu'elles en frisaient parfois l'absurde. Malgré le bonheur indicible de cette liberté tout juste retrouvée et l'avertissement impérieux qui l'en avait prévenu, il lui fallait tout de même lutter contre la sensation terrible, quasi violente, d'oppression qui se dégageait de cette incroyable agglomération. Plus encore qu'en bas, il éprouva cette sensation de libération qu'il partageait avec les rares qui, comme lui, s'étaient débarassés des implants HHH obligatoires. « Bon sang de Zarma ! » cria-t-il avec force. Une vieille expression qu'il tenait de sa grand-mère marseillaise. Il sortit alors de son grand sac la...
- Est-ce que monsieur Gaubert Alexandre a terminé son exercice de mathématiques ?
La voix de madame Tisserand avait claqué comme un fouet. La force de frappe lui fit relever la tête d’un coup.
- Eh bien… Apportez-moi votre cahier je vous prie. Nous allons voir cela.
Alexandre ne bougea pas. La danse des ongles du professeur sur sa table brisa le vol des mouches. Il s’entendit respirer. Les yeux rivés sur lui, elle se leva. Figé, il la regarda s’avancer vers lui, le pas frayant entre les deux rangées de pupitres avec, grosse comme une maison, cette pointe de satisfaction toute-puissante marquée par le rythme appuyé des talons sur le carrelage que l’égrenage des secondes rendait interminable. La superbe prenait tout son temps. Les mains crispées sur son carnet, il avala douloureusement sa salive.
à suivre...
[Texte de VéloMan, A.C., Le Hareng]

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