Samedi 17 septembre 2005
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« - Ma fille, méfie-toi toujours des hommes qui te portent aux nues tout de suite. Ils ne t’ont vue que trois ou quatre fois et ils te clament déjà merveilleuse. Les hommes qui font mine de s’emballer t’emballent avec les mots de l’émotion, qu’ils manient avec un très grand art. On ne les reconnaît pas de prime abord. Tout au contraire, tant adorables, ce sont les derniers que tu pourrais imaginer capables de te faire le moindre mal. Ils avancent masqués sous des loups d’attention et de sensibilité subtile. Or, ce sont ceux-là même qui, lorsqu’ils t’auront envoûtée, seront les plus prompts, les plus cyniques et les plus violents à te rendre à l’état de déchet après que tu auras servi. Ces vampires ne peuvent vivre sans la jubilation de te savoir accrochée. En réalité, ils te méprisent au plus haut point, et ce davantage, une fois que leur piège a opéré. Certains s’arrêtent là. Seule la phase de séduction leur est nourrissante. L’affection, derrière, n’existe pas. Tu n’as jamais été qu’un jouet psychique entre leurs mains. Ce qu’il pourrait advenir de toi ne les intéresse absolument pas. Parmi eux, en sont même qui, en toute bonne foi, ne se soupçonnent pas si malveillants. Leur image en prendrait un trop gros coup. Des faibles refoulés ! Cependant, si tu fais mine de ne pas comprendre leur abandon, ils deviennent mauvais, retournent la situation et t’envoient te faire soigner avant de te plonger dans la nuit de leur silence. Au mieux ! Hélas, d’autres vont plus loin et te gardent. C’est dire qu’ils t’emprisonnent. Ces barreaux prennent la forme sournoise d’un balancier habilement caché sous le voile d’une houle prétendue amoureuse, sincère et respectable. Note que je ne dis pas « respectueuse ». En fait, ils t’utilisent, te conservent. Image de marque. Standing. Dans tous les cas, possession. Ils ne peuvent pas demeurer seuls. Parce qu’ils ne peuvent pas exister sans que s’exerce en permanence leur pouvoir d’emprise. Telle est leur respiration. Ils te maintiennent en état de léthargie [senti]mentale afin de t’ôter toute vision cohérente, toute velléité de discernement. Ils t’aveuglent, te font osciller d’un extrême à l’autre pour mieux te troubler, inversent les rôles quand c’est eux qui ont tort, t’accusent de te poser toi-même en victime lorsqu’ils s’évertuent à te détruire à petits feux, et, forts de ta dépendance affective, qu’ils ont soin d’entretenir vivace, te récupèrent aisément entre deux actes de mauvaise foi avant de recommencer, encore et encore, et ce aussi longtemps que tu croiras à leur amour, aussi, peut-être, à leur si terrible vieille blessure d’avant toi, en somme, à leur si grande innocence... Ceux-là sont extrêmement dangereux. Ils sont capables de te voler un pan de vie, quand ce n’est pas ta vie entière. L’une des premières questions que tu dois te poser, ma Louise, c’est « Suis-je bien dans ses bras ? ». Si l’homme peut être un sombre tricheur, le corps, lui ne sait pas mentir.
- Maman, j’ai rencontré un homme qui m’a portée aux nues tout de suite, qui avait très grande émotion, et qui est la première personne au monde, après toi bien sûr, à me comprendre comme il me comprend.
- Alors, méfie-toi.
- Mais, pourtant, maman, je suis si bien dans ses bras… Quelles sont les autres questions que je dois me poser ? »
[extrait de Crache-Poussière, roman en cours de montage]
[Attention. Toute la mythologie des contes de fées a été pervertie. Puritanisme, principes d’éducation abusifs, rétention de vérités – parce qu’un conte ne fait jamais que parler de la réalité et ne s’adresse pas qu’aux enfants, sinon ceux que nous sommes tous quoiqu’en dise notre calendrier social – amollissement, quand ce n’est pas suppression, de toute référence aux vrais problèmes humains. Cendrillon n’a rien à voir avec cette adolescente parfaite qui subit passivement les névroses consciemment destructrices de sa famille adoptive. C’est pourtant ainsi que nos enfances actuelles la connaissent. Du coup, elles croient que leur héroïne ne « gagne à la fin » qu’en raison de ses qualités naturelles incorruptibles – dont la douceur, l’obéissance et la docilité totales, le caractère égal en toutes circonstances même les pires possibles (sic !) , d’une histoire de marraine à la citrouille et de beaucoup de chance. Est-ce ainsi que les générations patrimoniales et folkloriques ont enseigné aux jeunes filles comment s’en sortir dans la vie ? Par une soumission sans taches sous le joug pathologique et monstrueux de trois manipulatrices* ? Une fillette torturée depuis sa plus petite enfance sous contrôle pervers arriverait ainsi, le plus naturellement du monde, à l’âge de seize ans, toujours parfaitement charmante et équilibrée ? Certainement pas ! Lorsque les frères Grimm ont, les premiers avec Perrault, transcrit par écrit son histoire, ils étaient déjà loin du compte. Pour commencer, Cendrillon ne s’est jamais appelée Cendrillon. Cette enfant remarquable a vu le jour il y a des siècles, en Chine – qui l’eût cru ? – sous le juste intitulé de « La Fille des Cendres ». (…) ]
tR.
* « manipulateur » est le terme familier ; en analyse, nous parlerons de « pervers narcissique ».
Tu l'as dit :