- Et maintenant, comme chaque semaine, le moment que vous attendez tous… le sujet !
Une clameur sifflée s’élève dans la salle. Monsieur Waterliss s’assied sur son bureau et y porte quelques coups secs du bout de craie qu’il a entre les doigts :
- Mes enfants, j’exige aujourd’hui toute votre attention car il s’agit d’un sujet faux ami, qui va vous paraître facile comme cela mais qui est néanmoins des plus ambigus à traiter, il appellera de la part de chacun d’entre vous sa vision personnelle et ce, à plus d’un titre.
Le silence s’installe tandis que trente paires de mirettes se fixent sur le professeur. Au tableau il écrit : Humanité.
C’étaient des pieds si noirs que d’abord je ne vis pas que c’en était. Corne et crasse mêlées et sous la couverture, seuls les orteils dépassaient. Quelqu’un était allongé, là-dessous, contre le mur vitré de la banque. J’ai demandé à ma mère qui m’a juste dit de ne pas m’approcher et de ne surtout pas le toucher à cause des maladies. Autour de lui, semblants d’étoffe, débris de verre, papiers gras chiffonnés, sacs en plastique. Il avait l’air de dormir. J’étais hypnotisé. Après, au manège, j’y pensais encore.
- L’humanité c’est qu’un énorme plat de nouilles !
Rires chuchotés. Monsieur Waterliss se retourne aussitôt et pointe son morceau de craie vers l’intervenant :
- Excellent, Dominique. Vous me développerez cela et n’y mettez pas de sauce s’il vous plaît. Restez sec !
Rires francs.
- L’humanité c’est un truc qu’on sait que ça a commencé au silex et qu’on sait que ça va finir bientôt mais qu’on sait pas comment !
Brouhaha.
- L’humanité est partie de sa conscience de mort. Ce n’est donc qu’un immense cimetière !
- Conscience de mort et exécutions capitales ! Guillotinez !
Dans le métro, aux heures de pointes, le chemin est ardu qu’il se faut frayer pour sortir du wagon, parce que ceux qui attendent sur le quai pour y monter sont déjà pressés sur les portes avant même qu’elles ne s’ouvrent. Du coup, descendre ou monter une simple marche prend toute une heure…
- Mais non ! Cherchez plus ! L’humanité, c’est moi !
Encore lui, le genre de nombril qui résiste à tout. Le fou du monde anéantira toute l’humanité que lui, il sera encore là, derrière, à gigoter. Il me prenait déjà la tête dans les petites classes…
- Eh ! P’tit naze ! Toi tu touches pas à ce verre sinon je te balance dans le nid !
- C’est dégueulasse de faire ça, foutez-leur la paix et elles n’attaqueront pas, elles cherchent de la bouffe, c’est tout…
- Allez Trouduc, laisse ce verre en place sinon tu vas voir tes lunettes valser sous mes baskets et tes yeux de taupe te serviront plus qu’à chialer.
A quoi bon… je suis tout petit, tout maigre, personne ne m’écoute. Je regarde la guêpe. Elle a cessé de se débattre, se traîne contre les parois de sa prison, ailes pendantes et abdomen tremblotant. De plus en plus lentement…
Elle maîtrise le feu donc son sommeil d’où évolution. Elle sait rigoler. Elle écrit donc se souvient, imagine, transmet. Elle est artiste car sensible à la beauté, et parfois généreuse quand elle protège, soigne le faible au lieu de le supprimer comme le font naturellement la plupart des autres espèces. Elle est même allée jusqu’à se créer des dieux, pour supporter sa propre conscience, mieux contrôler la multitude de ses semblables.
Tu sais, mon petit, si ce contrôleur de bus n’avait pas très vite posé son doigt sur le coin de ma carte de transport quand il l’a présentée au grand botté, pour cacher l’étoile, tu ne serais jamais né, et ta maman non plus. Parfois la vie, elle tient à si peu de choses, mon petit, si peu de choses… une minuscule seconde parfois.
- Il vous reste quarante minutes, annonce monsieur Waterliss.
Je le regarde aller et venir entre les allées de pupitres, d’un pas lent, mains dans les poches de son pantalon à côtes. Parfois, il se poste devant une fenêtre et reste là un peu, surveillant sa montre, tripotant ses bajoues. Je devine qu’il attend l’heure de pouvoir aller s’en griller une. Quarante minutes… Je cherche. Je ne trouve pas l’humanité. Je la cherche dans le rayon laser qui m’a guéri de ma myopie, il y a trois ans. Je la cherche sur Internet, l’un de ses plus fidèles reflets. Je la cherche aussi dans ce croquis que j’avais fait en travaux pratiques, quand on nous avait demandé de dessiner la fin du monde. J’avais imaginé une râpe à fromage géante en plein cosmos qui besognait la Terre, laquelle, pour moitié, s’envolait en petits confettis bleus et verts dans l’espace. J’avais eu une excellente note, moi qui suis nul en dessin ! En rentrant chez moi, j’étais tout content, tout content, j’aurais pu soulever toutes les montagnes de cette planète-là !
J’étais arrivé juste à temps à la maison. La pauvre vieille était en train d’avaler sa langue. Je m’étais précipité, avais enfoui mes doigts dans sa bouche édentée et l’avais sortie de là de justesse. C’est alors que je la serrai contre moi, nos cœurs battant à tout rompre, que je pris ma décision. Tu m’as donné les quinze ans de ta vie, ma belle, tu m’as tout donné de toi mais tu partiras sans souffrir et dans la dignité. L’humanité je l’ai trouvée finalement. Elle ne peut être nulle part ailleurs ma toute petite, nulle part ailleurs qu’ici, dans tes pupilles blanchies de cataracte quand, alors que la seringue pénétrait ton épaule, tu m’as donné ton dernier regard.
Il me disait « merci ».
La sonnerie retentit. Les copies sont ramassées. Je ne regrette rien. Une seule ligne. Mais je ne regrette rien parce que, c’est vrai, oui, l’humanité, moi, je l’ai trouvée. Qui se love, en silence et pour toujours…
Au fond des yeux d’un caniche nain.
[tR., 2003]
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