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L’un des derniers étages de la plus haute tour de la ville a pris feu. Derrière la baie vitrée, c’est orange et rouge et ça tremble. En bas, dans les rues, les gens parfois s’arrêtent et regardent, le nez en l’air. Puis ils continuent leurs choses. Sonia Torawak est triste. Elle aime un homme dans sa tête. Elle ne l’a vu qu’une fois. Très vite. Par hasard. Elle l’aime d’amour vrai. Elle pense à lui tout le temps. Si elle continue, elle va en devenir malade. Sonia est jolie. Pas très grande, la taille fine, ses cheveux sont longs jusqu’à la taille. Dans le miroir, elle s’observe derrière ses yeux sombres. “Si seulement il me connaissait, pense-t-elle, certainement qu’il m’aimerait, certainement que ça serait bon de faire l’amour ensemble.” Même ce jour-là, Sonia va travailler. Ce matin, en descendant de l’autobus, elle est passée devant la plus haute tour de la ville. On aurait dit qu’un étage, là-haut, avait pris feu de l’intérieur.
- Pour une personne, l’entrecôte ?
Daniel Carpentier, cheveu roufrasailleux, est boucher comme son père. Abattant sa lame à intervalles réguliers sur le pourtour de la tranche sanguinolente, il la déleste de ses scories de graisse à petits coups précis.
- J’ai grandi à la campagne. Je sais ce que c’est qu’une vache ! dit Jeanvier Verton en riant. Aujourd’hui, savez, c’est plus pareil. C’est la ville. Les hydrocarbures. C’est la poussière qui vous nourrit. La poussière de la ville. Vous me mettrez deux-trois côtelettes d’agneau avec ça. Oui. Et un branchon de persil, j’veux bien. Dites donc, z’avez vu la tour ?
- Vous savez à quoi on reconnaît un homme atteint du syndrome de la vache folle ? Eh bé il court partout en essayant de chasser les mouches avec sa queue ! Ah, ah ! Et avec ceci ? Des côtelettes d’agneau ! Regardez ces deux-là !
Tchak ! Le couteau les sépare d’un coup sec.
- Le salon de l’agriculture ? Très bien, très bien. D’ailleurs c’est notre viande qu’était la plus représentée ! Eh bé ! Label Prestige, cher Monsieur ! Un incendie dans la tour ? Ma foi on verra ça aux actualités ! Allez et bon dimanche !
Madame Rosensbich a drôlement bien fait d’avoir emporté son parapluie. Il faut toujours emporter son parapluie. Il pourrait toujours pleuvoir. Ce ciel pâlichon ne dit rien qui vaille, …ce temps qui ne tient plus en place.
Fermée. Et personne ne vient. Bon. La chatte attend. Miaule un peu. Le nez rivé sur le milieu de la porte, ce grand côté qui s’ouvrira au passage du prochain humain, le train posé, la queue un peu agitée d’impatience. Une dame passe, chargée, avec son petit. Elle miaule encore, cligne un oeil en signe de gratitude avancée. Le petit la voit et court vers elle en criant. Ce n’est pas pour lui ouvrir la porte. Bon alors la chatte s’en va. Très vite.
- Laisse ça, Nicolas, c’est sale !
“C’est sale !” répète Nicolas, deux ans, sur le même ton. “Va remettre. Par’terre.” Il ajoute. Et puis il voit un chat. Un beau chat blanc et crème.
- L’il est où le chat ! L’il est où le chat !
Fou de joie, Nicolas se précipite.
Suant, dressé en sursaut sur ses coudes, Frédéric constate dans un indescriptible soulagement qu’il n’avait que fait un cauchemar. Horrible. Un arbre au centre d’une clairière avait pris feu. L’arbre était devenu un volcan qui crachait des coulées de lave. Après on était dans la ville et le feu jaillissait, pleuvait, s’engouffrait partout. Tout le monde fuyait mais la lave continuait de se répandre. Dans chaque rue, chaque boutique, chaque recoin de la ville et jusque dans le métro. Alors tous fuyaient. Ses pieds parfois quittaient le sol et il tanguait dangereusement. Plus il prenait de la vitesse et plus sa peur panique enflait. Comme un cheval fou qui remplit le ciel avec son ventre. Quelqu’un disait près de lui que tout le monde allait mourir à présent, qu’il n’y avait rien à faire contre ça, que ce feu-là ne s’arrêterait que lorsqu’il aurait refermé ses lèvres de l’autre côté de la Terre.
Bureau de tabac-presse. Il y a la queue au guichet de la Française des jeux. Katia Naïs a la nuque dans le vent de bouche du gars qui est derrière elle. De la bière rance. Si au moins il pouvait s’arrêter de parler. On n’entend que lui ! Et devant ça n’avance pas.
Richard Lefevre n’ouvre pas les yeux. Pas encore. Il a trop dormi de toute façon. Ses muscles courbatus l’accusent. Sa bouche colle. Il déglutit. Laborieusement. Il reste là un peu. Encore. Puis il sort une tête de dessous son drap pour regarder l’heure.
Jean, les doigts dans sa botte, essaye de récupérer un bord de sa chaussette qui s’est enfuie dans le fond, côté talon. Autour de lui, chacun vaque. Au supermarché, les files sont combles. Une heure de patience pour acheter trois fois rien. Sortant de cet enfer, il voit les gens plantés sur le trottoir, les yeux rivés au ciel. Il suit leur regard.
Soudain, une femme portant quantité de sacs en plastique pousse un petit cri et se dépêche de partir.
Samantha, quatre ou cinq ans, peut-être six, est perdue devant le supermarché. Elle se tient là, sans bouger, un pouce enfoncé dans la bouche, les yeux immenses. Une perle de larme achève de sécher dans le creux d’une de ses fossettes.
Là-haut, dans la tour, l’étage rougeoie.
- Une ramette de papier A4, s’il vous plaît, dit Katia Naïs.
- Comment t’appelles-tu, princesse ? dit Jean.
Pas encore midi ? Presque l’aube ! Richard Lefevre pose un pied au sol, puis l’autre, et entreprend une séance de grattage intégral.
Dans l’escalier de l’immeuble, Nicolas, à la traîne, parle d’un chat.
- Dépêche-toi, Nicolas.
- Non.
- Viens vite ! On va voir Papa.
Nicolas se met à pleurer. “Il est fatigué” pense sa mère.
Madame Rosensbich rentre chez elle. C’est inquiétant cette tour dans la grande avenue. C’est un incendie qu’il y a là. Tout de même, il serait temps de s’en occuper. Si cela explosait. Il suffit de peu. Une étincelle là où il ne faut pas et boum ! Avec les appartements du palier, et toutes leurs bonbonnes à gaz à proximité, et Dieu seul sait quoi encore, toute la tour pourrait bien exploser. Et si toute la tour explosait, les voitures, par réaction en chaîne, y passeraient et aussi les autres immeubles et toute la ville pourrait exploser ! ! !
Ouverte. Enfin ! La chatte se faufile avec souplesse. Une fois à l’intérieur, elle se retourne, fixe Madame Rosensbich pendant une seconde et disparaît dans les étages.
Janvier Verton pose ses paquets dans la cuisine, enlève son manteau, et allume la télévision.
- Chamantha, dit Samantha sans lâcher son pouce.
Madame Rosensbich prend son téléphone, plisse les yeux derrière ses verres, hausse les sourcils d’un coup et compose le 17.
La viande est rangée dans la chambre froide. Daniel Carpentier a les mains dans la mousse. La courbure de la vitre de l’étalage brille au passage de la raclette. L’odeur de Javel, c’est la bonne odeur de la fin de travail.
“La petite Samantha attend sa maman à l’accueil du magasin” tonne une voix synthético-féminine dans un haut-parleur.
Au pied de la tour, les gens sortent du supermarché. Puis ils regardent en l’air.
Madame Rosensbich, après bien des essais pour téléphoner, réalise que c’est la télécommande de la télévision qu’elle tient là dans sa main. Et non son téléphone.
- La tour a un étage en feu ! crie quelqu’un. Ça va exploser !
Midi moins cinq. Une voix synthético-féminine tonne dans un haut-parleur. “Le magasin ferme ses portes à midi...
Cris. Mêlée. Folie.
...Nous remercions notre aimable clientèle de bien vouloir commencer à se diriger vers les caisses.”
En moins d’une minute, l’endroit est déserté.
Seul, un enfant, qui paraît avoir une dizaine d’années, reste allongé au milieu d’une allée. Sous sa face, le carrelage se teinte en rouge.
Sonia Torawak ferme les yeux et se glisse dans son rêve irrationnel. “Tout le monde a son rêve irrationnel”, se rassure-t-elle. La chaleur monte dans son ventre.
L’un des derniers étages de la plus haute tour de la ville brûle. Derrière la baie vitrée, c’est rouge et orange et ça tremble.
février 2001
[se05]
- Oui.
- C’est un chien.
- Je vois.
Tu l'as dit :